La Clef des Champs

La Clef des Champs

A Story by Gael
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Il etait une fois dans un lointain pays une petite cle doree.

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Il était une fois dans un lointain pays une petite clé dorée.

Pas plus grande que le pouce d’un enfant, elle était chaque jour savamment nettoyée, briquée, lustrée par sa gardienne, la Dame du Printemps ; le moindre grain de poussière n’y survivait pas deux heures. On l’appelait la Clé des Champs car c’était elle qui, au début de la belle saison, servait à ouvrir tous les bourgeons. Sans elle, point de feuilles sur les arbres, d’épis de blé dans les champs ou de fleurs dans les jardins…

Tandis que l’hiver retirait son manteau et que la Nature endormie s’étirait lentement, la Dame du Printemps parcourait le monde, sa petite clé autour du cou, s’arrêtant devant chaque plante pour en libérer la beauté. Alors, les pétales frileux se déployaient et les jeunes pousses s’élançaient de nouveau vers le ciel. Assis sur leurs charrettes, les paysans de toutes les contrées attendaient la venue de la Dame, poussant des hourras dès qu’ils apercevaient au loin sa silhouette tranquille.

Tranquille ? Plus tant que cela… Oh, ce n’était pas tant sa charge qui pesait sur les épaules de la Dame. Cela faisait maintenant si longtemps qu’elle la remplissait que cela ne l’inquiétait plus. Bien sûr, au début, elle craignait d’omettre quelque jardin royal et de s’attirer les foudres d’un souverain mécontent. Mais à présent, c’était devenu si machinal que cela ne la tracassait guère. Elle était même partout réputée pour l’exactitude et la minutie avec lesquelles elle accomplissait son office ; aucun germe disgracieux n’était autorisé à poindre le bout de son nez dans les champs fertiles et les parfaits vergers.

Seulement voila, la Dame du Printemps n’était plus seulement Dame, elle était devenue Mère, et les joies de cette maternité tardive l’avaient tant comblée qu’elle craignait à chaque instant qu’un impromptu malheur ne la séparât de sa fille adorée.

Sibylline, son unique enfant, coulait des jours heureux dans le vaste manoir de sa mère. Du haut de ses frêles épaules, elle contemplait le somptueux jardin qui ceignait la demeure. La curiosité pétillait dans ses yeux ; elle restait là, des heures durant, admirant par la fenêtre ce trésor floral qu’elle ne pouvait atteindre : sa mère, de peur qu’elle ne s’égarât au loin, lui avait interdit toute sortie.

Mais Sibylline supplia, pria, implora, et, à la fin, la Dame céda. Elle pourrait sortir dans le jardin, mais en aucun cas aller plus loin. Sachant que c’était la vue des merveilles qu’il contenait qui avait conduit sa fille à vouloir s’y rendre, la Dame fit ériger autour de sa propriété un petit muret de pierre qui empêcherait à la fillette de voir le monde extérieur. Ainsi, sa curiosité ne pourrait être attisée et elle demeurerait pour toujours à ses côtés.

Pendant des années, Sibylline fut satisfaite de gambader dans le jardin, heureuse qu’elle était de pouvoir enfin toucher, sentir et voir de plus près toutes ces fleurs qui l’avaient tant fascinée. Roses, glaïeuls, hortensias, mimosas, orchidées, elle connaissait par cœur chaque pensionnaire de cette odorante composition. Le jardin était si bien ordonné qu’elle aurait pu y trottiner les yeux fermés, se fiant seulement au parfum qui flottait dans ses allées.

Mais hélas, elle finit par s’en lasser. Et elle voulut connaître ce qu’il y avait par delà le mur…

Sa mère, qui connaissait les plantes mieux que personne, aurait pourtant dû prévoir que toutes les petites pousses finissent par grandir. Peu à peu, mois après mois, le muret ne sembla plus aussi haut. La Dame l’avait construit pour une enfant, mais c’était maintenant une jeune fille qui s’impatientait derrière ses pierres.

Alors, la Dame du Printemps prit une grave décision. Pour retenir sa fille auprès d’elle, elle ferma ses yeux à clé. Ainsi, Sibylline ne verrait jamais le dehors, et ne désirerait jamais s’y aventurer.

La Dame prit les petites clés en roseau avec lesquelles elle avait clos pour toujours les paupières de sa fille ; elle les jeta dans les flots tumultueux d’un torrent de montagne qui les emporta au loin…

Elle venait, par un excès d’amour inquiet, de rendre aveugle sa propre enfant ; à peine les yeux emmurés pouvaient-ils encore percevoir les rayons du soleil au travers ce ces enceintes figées. Sibylline pleura pendant des jours de cette injuste punition. Emue par ce triste spectacle, la Dame du Printemps éprouva quelque remord ; mais elle ne pouvait revenir sur sa décision, les clés étant perdues… L’aurait-elle fait ? Nul n’aurait pu le dire…

Sibylline passait ses journées à déambuler dans les allées de la cour, d’un pas lent et résigné, prisonnière d’un ennui infini. Ses joues, dont le teint faisait naguère verdir d’envie les rosiers, étaient devenues pâles et ternes ; son sourire, jadis sautillant comme l’eau d’un ruisseau, s’était métamorphosé en une moue froide et impassible ; elle avait fané…

Sibylline devait être consolée, par tous les moyens. La Dame se mit à parcourir le monde en quête des plantes les plus merveilleuses. Du sommet d’une montagne enneigée, elle rapporta une rose blanche au parfum changeant. Dans une jungle perdue, elle découvrit une facétieuse liane chatouilleuse. Sur le plus grand marché du monde, elle acheta le bulbe d’une tulipe chantante. Enfin, de la Reine des abeilles, elle obtint, en récompense de toutes ses années d’indispensable service, une orchidée d’où s’écoulait indéfiniment un nectar délicieux, plus doux que le meilleur des miels. Puis, elle revint chez elle chargée de ces présents féeriques.

La rose blanche n’apporta aucun réconfort à la jeune fille. Les parfums ? Elle en connaissait déjà tant ! Capiteux, envoûtant, fort ou léger, quelle importance ? Cette fleur, pourtant si fabuleuse, ne créait rien ; elle se contentait d’imiter, tour à tour la primevère, le chrysanthème ou, à peine plus original, le pain d’épice sortant du four. De par le respect qu’elle avait pour toute plante, elle réprima son impétueuse envie de la jeter par delà du muret ; elle la planta au milieu d’une colonie de ses rouges consoeurs. La rose des montagnes y vécut d’ailleurs des jours heureux, mais ceci est une autre histoire…

Puisque la fleur des neiges n’avait pu contenter sa fille, la Dame du Printemps lâcha sur elle l’enthousiasme débridé de la liane chatouilleuse. Livrée aux guili-guili incessants de l’habile végétal, Sibylline ne put que se tordre de rire. Elle s’esclaffait, se gaussait, gloussait, pouffait… et elle se débattait. A bout de force, Sibylline supplia sa mère de la délivrer de cette étreinte incongrue : elle en avait assez, et elle n’avait plus aucune envie de rire. La plante, fort têtue, fut quelque peu difficile à maîtriser, et au final, ce fut la Dame elle-même qui se retrouva entortillée. Sibylline trancha la liane d’un coup de pelle, avec, pour une aveugle, une précision étonnante. Sa mère résolut de choisir à l’avenir ses cadeaux avec plus de clairvoyance.

La Dame du Printemps sortit de sa poche le bulbe de la tulipe chantante ; elle l’ouvrit avec la Clé des Champs, comme l’on tourne la manivelle d’une boîte à musique. La tulipe déploya sa tige, puis ses pétales ; après de brèves vocalises, elle entama son récital. Cette fois-ci, la jeune fille fut fascinée. La Dame crut pendant quelques instants avoir trouvé le cadeau qui rendrait à Sibylline sa joie perdue. Mais la tulipe ne chantait que de tristes mélopées, hypnotisant la jeune fille qui venait de trouver l’idéale compagne à sa mélancolie.

Espérant que son ultime présent connût enfin le succès espéré, la Dame présenta l’orchidée à sa fille. Celle-ci en goûta le nectar et le trouva très bon. Très bon ? Oui, délicieux même… Une succulente petite friandise qui égaillerait ses desserts… Mais cela suffirait-il à la rendre heureuse ? La Dame n’y croyait guère. Alors, elle dit au revoir à son enfant et repartit. Elle était tellement dépitée qu’elle en oublia sa si précieuse Clé des Champs, restée au pied de la tulipe. Sibylline la découvrit en tâtonnant et la passa autour de son cou.

Quelques jours plus tard, tandis que la jeune fille était étendue sur un carré d’herbe, abandonnée aux lancinants refrains de sa diva florale, elle entendit des pas lents venir dans sa direction.

« Qui va là ? », demanda-t-elle.

La voix d’une femme âgée, un peu rauque mais encore vive, lui adressa ces paroles :

« Je suis ta marraine, Sibylline. Je n’étais plus venue te voir depuis ta naissance. C’est que, vois-tu, j’ai beaucoup de travail et je ne suis qu’une pauvre vieille femme fatiguée…

- Et comment se fait-il que vous soyez là aujourd’hui ?

- Etant de passage dans le bourg voisin, je me suis dit que c’était l’occasion…»

Il y avait une pointe de malice dans sa voix.

Comme elle ne pouvait la voir, Sibylline s’approcha d’elle et passa ses douces mains sur le visage ridé. Puis, en poursuivant son exploration, elle remarqua que la vieille dame portait, elle aussi, une cordelette autour du cou. Au bout de celle-ci, elle découvrit, à sa grande surprise, une petite clé qui semblait l’exacte réplique de la Clé des Champs.

« Sa forme t’est sans doute familière, mon enfant ; mais, à la différence de celle que tu portes, celle-ci est argentée.

- Et à quoi sert-elle, ma tante ?

- C’est la Clé des Nombrils. C’est avec elle que j’ouvre le ventre des femmes pour leur permettre d’accoucher. Je ne me suis d’ailleurs pas encore présentée : je suis la Sage Femme.

- C’est pour ça que vous m’avez vue lorsque je suis née ?

- Oui, ma chérie. Ta naissance fut d’ailleurs assez mouvementée…

- Comment ça ?

- C’est que ta mère ne voulait pas te laisser naître. Elle prétendait que si tu sortais de son ventre, on risquait de t’enlever à elle ; tant que tu étais à l’intérieur, au moins, vous ne risquiez pas d’être séparées.

- Vous avez finalement réussi à la convaincre ? »

La Sage Femme se mit à rire.

« Pas tout à fait. Ta mère avait oublié un petit détail : tu continuais à grandir… Elle souffrait beaucoup, car son ventre n’était plus assez gros pour te contenir. Mais ma chère sœur est une femme obstinée… Elle ne voulut pas céder. Un jour, pourtant, la douleur fut trop forte et elle s’évanouit. J’en ai profité pour te mettre au monde. Sachant que sa colère serait immense, je me suis enfuie avant son réveil, et je ne suis jamais revenue… Mais j’avais accompli mon devoir. »

Elle parut un peu attristée en prononçant ces mots.

« Enfin, c’est ce que je croyais… Si je suis ici aujourd’hui, c’est pour terminer ce que j’avais commencé.

- Que voulez-vous dire ?

- Je suis venue t’aider à prendre ton envol. Tu dois quitter cette cage dorée dans laquelle ta mère t’a enfermée.

- Mais je n’y vois rien du tout… Comment ferai-je ?

- Je vais te donner mon bâton magique. Il a été taillé dans une branche du plus vieux chêne du monde. Il t’évitera tout accident et te portera chance. Mais le courage pour aller de l’avant, c’est en toi qu’il faudra le trouver…

- Reverrai-je… ma mère ?

- Ca, c’est à toi de le décider. Et à toi de trouver le moyen d’éviter qu’elle ne te retienne à nouveau. »

La Sage Femme déposa un baiser sur son front. Sibylline remercia sa tante pour ses conseils et son cadeau, et elles se quittèrent ainsi. Résolue à découvrir enfin ce monde du dehors qu’elle avait tant imaginé, elle escalada le muret et s’en alla sur la route. Elle prit avec elle la Clé des Champs, la tulipe chantante, l’orchidée merveilleuse et le bâton de sa marraine.

Partout où elle se rendit, elle fut bien accueillie ; elle avait retrouvé sa joie de vivre, et les gens appréciaient cette étrange jeune fille aux yeux toujours fermés. Les deux fleurs magiques qu’elle avait emportées lui servaient de gagne-pain. Contre quelques piécettes, on pouvait s’extasier des prouesses vocales de sa tulipe, qu’elle accompagnait désormais au tambourin ; elle vendait également l’inimitable nectar de son orchidée, dont les enfants raffolaient, dans de petits flacons de verres.

Au bout de quelques temps, elle en eu assez de cette vie de vagabondage et se dit qu’elle rentrerait bien chez elle. Mais comment éviter que sa mère ne l’enfermât dans sa chambre à double tour?

Elle eut alors une idée, et enfouit la Clé des Champs au pied d’une vieille tour en ruine.

Lorsque sa fille lui revint enfin, la Dame fut d’abord si heureuse qu’elle ne pensa pas du tout à la petite clé dorée. Elle demanda à sa fille de lui jurer de ne plus jamais quitter la maison. Mais Sibylline lui répondit :

« Maman, je ne pourrai rester toute ma vie avec toi. Il faudra bien que tu me laisses repartir. Mais je peux te promettre de toujours revenir te voir…

- Tu voudrais encore abandonner ta pauvre mère ? Tu n’as donc pas de cœur, ma fille !

- Tu n’as pas le choix. C’est moi qui aie pris la Clé des Champs. Je l’ai cachée quelque part, loin de la maison. Si tu ne me laisses pas partir, tu ne la retrouveras jamais. Voila ce que je te propose : à l’avenir, c’est moi qui remplirai la charge de Dame du Printemps. Toi, tu resteras bien tranquillement ici. A la fin de chaque hiver, j’irai chercher la Clé à l’endroit où je l’ai dissimulée. Quand ma tâche sera accomplie, je la cacherai de nouveau et je reviendrai chez nous. Alors, qu’en dis-tu ? »

L’ancienne Dame du Printemps fut bien obligée de se rendre aux arguments de sa fille. Au fond, elle ne fut pas mécontente de prendre sa retraite. De plus, elle savait que nul n’oserait jamais toucher à la Dame du Printemps ; elle n’avait donc aucune raison de se faire du souci pour sa fille.

Sibylline fut très heureuse dans son nouveau rôle. Elle parcourut le monde à sa guise, des jungles impénétrables jusqu’aux prairies des hauts plateaux, des vergers impériaux jusqu’aux bosquets sacrés, des villages fleuries jusqu’aux oasis perdus…

Et toujours, elle revenait voir sa mère qui cultivait leur cher jardin…


 

Cependant, les champs et les jardins ne furent plus aussi parfaits qu’auparavant. Ne pouvant voir les bourgeons qu’elle ouvrait, la nouvelle Dame du Printemps permit à toute plante de croître, quelle qu’elle fût…

Et c’est depuis ce jour-là que poussent les mauvaises herbes…


 


 

FIN


© 2008 Gael



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Wow, this is amazing, love it :D

Posted 11 Months Ago



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Added on February 5, 2008

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Gael
Gael

Paris, France



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