Sans Sucre Ajoute

Sans Sucre Ajoute

A Story by Gael
"

Quand la mode se met au Yaourt...

"

 

Il y a des journées plus difficiles que les autres.

Pour Xavier et Marc-Antoine, celle-ci en était une. Afin de fuir les rayons du soleil qui frappaient leurs crânes avec virulence, ils s’étaient réfugiés dans le premier Franprix qu’ils avaient trouvé sur leur chemin.

C’était un lendemain de fête. Leurs chemises débraillées, leurs regards hagards et leurs mines blanches comme de la cocaïne en étaient autant de témoignages. C’était la fin de leurs études, et ils avaient voulu fêter ça.

Seulement voila ; après trois ans à écumer les soirées d’HEC à la recherche de demoiselles consentantes et « bonnes », comme ils le disaient souvent dans leur jargon poétique, ils avaient bien mérité leur calamiteuse réputation auprès de la gente féminine. Bien sûr, cela ne les empêchait pas de trouver à l’occasion quelques filles accueillantes, mais cela avait plombé ce qu’ils appelaient, si métaphoriquement, leur « ratio ».

Et ce soir-là, pour la première fois… double ratio nul.

La rage, pour une soirée de départ…

Aussi n’avaient-ils trouvé qu’un seul échappatoire pour meubler leur ennui : s’adonner à la boisson de manière un rien excessive.

« Putain, Xav’, on a bien prix notre tarif’.

- Carrément, la dèche cette soirée. On prend des 0% ou du bifidus actif ? »

Tels les rescapés d’un naufrage, le courant de la vie les avait rejetés sur les rivages du rayon frais.

« Merde, Marco, c’est trop la perte, on a même pas…

- Oui, oui, je sais. Mais t’inquiète. On ira en boîte la semaine prochaine, on fera péter le ratio.

- Elles ont pas l’air dégueu ces mousses au chocolat, là. Quoi, allégées en matière grasse ? C’est pas vrai, c’est l’invasion, ils s’attaquent même aux mousses au chocolat maintenant ! »

C’est à ce moment-là que le destin se mit à parler par leurs bouches vaseuses.

« Bientôt, ils vendront des escalopes Père Dodu allégées. Si c’est pas déjà fait.

- Et des légumes aussi. T’imagines, des courgettes allégées en matières grasses ? »

Là. Maintenant.

« Et à la fin, ça fera des filles allégées en matière grasse.

- Carrément. Des meufs 0%. Pas un gramme de fesse. Triste, quoi. C’est quand même pas le pied à pratiquer. Un peu de gras, ma foi, c’est pas désagréable…

- T’aimes les grosses, toi, maintenant ?

- Non, mais… rajouta-t-il en désignant le dernier yaourt Danone enrichis en additifs divers… c’est pas plus mal quand elles sont 100% plus crémeuses. »

Ils éclatèrent d’un fou rire irrépressible. Non que la blague fut réellement drôle, mais leurs systèmes nerveux présentaient en cette belle matinée de printemps quelques menus dysfonctionnements.

« T’imagines ? Une fille portant un « 100% plus crémeuse » marqué en gros sur son tee-shirt ?

- Miam miam miam… »

Et là, au milieu des yaourts et des crèmes desserts, des compotes Andros et des plaquettes de beurre demi-sel, une lueur de génie étincela au fin fond de leurs intelligences endormies.

« Dis, tu crois que ça se vendrait ?

- T’as eu la même idée que moi. Mais reste une question…

- Laquelle ?

- On les fait fabriquer au Maroc ou en Chine ? »

Finalement, ce fut en Roumanie.

Ils avaient eu du pif : l’été suivant, leur marque de fringues, Sans Sucre Ajouté, fit pas mal parler d’elle. On voyait régulièrement sur les plateaux télés du monde entier tel ou tel people arborant fièrement l’un de leur tee-shirt : des « moins de 5% de matières grasses » pour les mannequins à la mode, des « Garantis sans additifs » pour les coureurs du tour de France, du « Bio » pour le plus célèbre moustachu du Larzac, et du «provenance : Sud de la France » pour les comiques avéqueu l’accint. L’omnipotence des paparazzis avait rendu inutile la dissimulation de toute rénovation mammaire ; aussi la tendance était-elle cette année-là à assumer le coup de bistouri, et le fameux « 100% plus crémeuse » rencontra un franc succès auprès des starlettes de la chanson…

Belle réussite, en effet, mais faute d’un nouveau concept, les ventes allaient s’essouffler au prochain revers de la mode. Pas de chance pour nos deux compères…

Tout aurait donc pu s’arrêter là. Mais il n’en fut pas ainsi.


 

De l’autre côté de l’atlantique, Nathanaël Kelly déambulait dans les rues de la Nouvelle-Orléans, fixant les cieux en quête d’inspiration. Plus que trois heures pour écrire son prochain sermon. En quelques mois, il avait réussi à devenir le télévangéliste le plus célèbre du sud des USA ; il devait principalement ce succès aux quelques gorgées d’un fameux whisky écossais qu’il s’octroyait avant chacune de ses performances télévisées.

Parmi ses thèmes favoris revenaient de manière récurrente l’incarnation prochaine de Satan, l’imminence de l’apocalypse, l’omniprésence du péché dans la société moderne, les flammes de l’enfer qui grondaient au sein des mosquées, et, très occasionnellement, l’amour du prochain comme voie de rédemption. Ce dernier sujet, auquel il devait ses plus basses audiences, était de toute évidence à éviter. Ne serait-ce que parce que c’était celui qui l’inspirait le moins…

Mais aujourd’hui, il ne savait pourquoi, le divin semblait refuser de s’exprimer par ses lèvres enflammées. Lui qui d’habitude trouvait si aisément quelque croisade à lancer ! Il était si désespéré qu’il s’en serait presque mis à prier…

Lorsque soudain Dieu en personne lui adressa un signe… Ses yeux s’égarèrent sur l’abondante poitrine d’une femme de couleur ; cette vile pécheresse se dandinait orgueilleusement, parée d’un débardeur rose « 100% more creamy ».

« Arrière Satan, tu ne me tenteras pas avec ce vain artifice ! » s’écria-t-il en se signant.

« De toute façon, rajouta-t-il en pensée, vu leur forme, ce ne sont même pas des vrais… »

Il se signa une deuxième fois pour réprimer les images impies qui se formaient dans son esprit. Le malin se montrait si imaginatif pour corrompre les âmes vertueuses…

Il s’illumina alors, convaincu qu’il avait là son sujet. Et même mieux que cela ; il tenait sa fortune…


 

« My body is 100% divine, 0% plastic. »

La collaboration entre la firme française Sans Sucre Ajouté et le pasteur Kelly s’avéra fructueuse.

Ce dernier partit en guerre contre la chirurgie esthétique ; elle était « la grande ennemie de la pureté originelle des corps que Dieu nous a donnés, et dont nos âmes immortelles ne sont que de simples hôtes ». Dans le même temps, il commanda à Xavier et Marc-Antoine dix mille tee-shirts, et encouragea ses fidèles à porter fièrement le signe de leur « intégrité charnelle ».

Le message passa bien, sans doute grâce au caractère si familier du slogan en question. Tout puritain que l’on soit, on mange quand même du yaourt allégé… Aux dix mille premiers tee-shirts succédèrent dix mille autres, puis cinquante mille…

« Made by God and my parents »

La gamme fut déclinée en de nombreux modèles différents. Tee-shirts, polos, pull-over, jeans, débardeurs, bracelets, casquettes, pin’s parlants et coques pour portables… Ce n’était plus seulement une mode, c’était devenu un véritable phénomène de société ; une aubaine pour nos deux jeunes entrepreneurs… mais qui ne fut pas sans revers de fortune : la marque fut copiée, détournée ; les contrebandiers chinois s’en donnaient à cœur joie.

La religion avait inscrit le mouvement dans la durée. Année après année, il prenait de l’ampleur. Les lobys créationnistes eurent également leur tee-shirt « monkey free », preuve s’il en est qu’aux USA le marketing reste le principal vecteur d’idées politiques…

Si les puritains n’en devenaient pas tellement plus sympathiques aux yeux du public international, il n’en forcèrent pas moins le respect ; pour une fois, leurs slogans amusaient les gens. Mieux, ils marquaient les esprits. Les présentateurs télés européens avait beau ironiser contre ces culs bénis qui se prenaient pour des laitages, il n’en demeurait pas moins que, durant ces années-là, il était devenu de bon ton d’afficher sa composition.

Ce fut le point de départ de ce que l’on appela plus tard « l’handy-pride ». Les progrès conjoints de l’électronique et de la médecine avaient permis la mise au point de membres artificiels en aluminium. Tandis que des handicapés moteurs redécouvraient le plaisir de la marche, ils étaient constamment harcelés par des gamins qui désiraient « un autographe de monsieur le robot ». Résolus à ne pas pleurer sur leur sort, ils décidèrent de prendre la chose avec humour.

« 90% homme, 10% mécanique »

« Avertissement aux pitbulls : contient du métal »

« Enrichis aux engrenages actifs »

Et ce n’était qu’un début…

Les amoureux des produits au naturel ne furent pas en reste. Les tee-shirts « bio » ressortirent du placard, et les ventes de Sans Sucre Ajouté repartirent de plus belle sur ce segment du marché. Les végétariens, quant à eux, arboraient de beaux polos verts « nourri uniquement aux légumes frais ».

Les militants anti-racistes y virent une nouvelle occasion de plaider le mélange. « Vanille et Chocolat », un duo de bimbos à peine majeures, devint en France le tube de l’été ; on voyait sur le clip une jolie noire onduler ses fesses contre le Front National, et une non moins jolie blonde trémousser sa poitrine au nom de la multiculturalité. Sûr que, dans ces cas-là, tout le monde se lève pour Danette…

Chez les obsédés du régime, la tendance était d’afficher en temps réel son taux de graisse sur son survêt’ de jogging. Ce fut une manne pour Sans Sucre Ajouté : à chaque fluctuation de poids, un nouvel achat…

Les informaticiens de tous les pays furent scandalisés de se voir voler le créneau du tee-shirt humoristique. Par esprit de surenchère, certains parmi les plus acharnés se firent tatouer sur l’épaule un gros « label Linux ».

Peu à peu, chaque groupe socioculturel voulut marquer sa différence. La crème dessert n’était finalement qu’un alibi… L’intervention du pasteur Kelly n’avait pas seulement prolongé le phénomène Sans Sucre Ajouté, il en avait changé la nature. Si au départ, il ne s’agissait que d’innocents vêtements de marque que l’on revêtait par amusement, ils étaient devenu un moyen d’afficher son appartenance, de se revendiquer de telle ou telle tendance ; ils étaient devenus des symboles tribaux. Ils inventoriaient l’humanité en classant les individus en catégories, selon leurs taux de manières grasses, leurs habitudes alimentaires ou leurs convictions religieuses.

Mais on peut toujours retirer un tee-shirt…

Tout aurait donc pu s’arrêter là. Mais il n’en fut pas ainsi.


 

Sylvie Keller était nonchalamment avachie sur son sofa avec la grâce d’une quetsche écrasée. Qu’il était doux de ne pas être classe… Elle avait troqué son tailleur usuel contre un pyjama en velours rose, son ordinateur portable contre un exemplaire de Jeune et Jolie spécial tests et avait laissé sur son répondeur le numéro privé de son assistante. Ses amants la croyaient en voyage aux Canaries, ses amies dînant sur un bateau-mouche avec Jean-Luc, son supérieur en visite chez une vieille tante malade…

Elle bailla sans mettre la main devant la bouche. Lorsque l’on est directrice du marketing européen d’un célèbre site de rencontre par Internet, il faut bien se ménager de temps à autre ce genre d’oasis de bien-être.

Elle s’apprêtait à effectuer le test n°17 : « Quel yaourt êtes-vous ? ». Il s’agissait de répondre par a), b) ou c) à des questions métaphysiques telles que « Quel compliment vous fait-on le plus souvent pendant un câlin ? ». Trop dur quand on commande quotidiennement une équipe d’une centaine de personnes…

Elle cocha sans conviction la réponse a) « Ta peau est si veloutée ! ». La métaphore filée sur les produits laitiers était devenue un peu lassante avec les années. Pourtant, inexplicablement, elle restait tendance. On devait faire avec.

Cela faisait des mois que ses collaborateurs lui conseillaient d’introduire le fameux « Quel yaourt êtes-vous ? » dans l’un des questionnaires à remplir pour s’inscrire sur le site. Jusqu’à présent, elle avait refusé ; elle prétextait que ça ne durerait certainement pas. En réalité, elle trouvait légèrement avilissant de se comparer à du lait fermenté. Non qu’un relent de philanthropie l’empêchât de faire cette concession, mais elle jugeait que cela nuirait à long terme à l’image de son produit.

Tant pis. Puisque les desserts lactés parvenaient à s’immiscer jusque dans le saint sanctuaire de ses soirées cocooning, elle céderait.

Et puis, grâce à la sagacité lumineuse de Jeune et Jolie, elle savait maintenant qu’elle était « un yaourt haut de gamme, subtil et sensuel, rehaussé d’exotiques saveurs fruitées » ; elle s’était toujours sentie faible face aux compliments…

Des millions d’internautes au mal d’amour durent bientôt choisir entre « 0% », « bio », « recette crémeuse », « mousse au chocolat » ou « yaourt bulgare ».

Mais cette décision en apparence sans conséquence entraîna des complications dont Sylvie Keller ne s’était pas méfiées. Il y avait pourtant eu un antécédent, quelques années plus tôt…


 

Lors de l’exponentielle expansion des services de rencontre en ligne, Mark Paterson s’était frotté les mains. Patience, s’était-il dit… Tempérance et modération… Le piège était en place ; il pouvait le refermer à n’importe quel moment, il ne serait pas bredouille. Sur son bureau trônait un monticule d’affaires en attente qu’il surnommait affectueusement « Broken Hearts Moutain ». Autant de victimes à dédommager. Autant de commissions à empocher…

Elle disait s’appeler Pamela et avoir dix-huit ans. Si elle avait effectivement dix-huit ans, elle s’appelait Franck, et son jeu favori était de draguer de candides trentenaires et d’échanger leurs plus mémorables déclarations d’amour avec ses potes du lycée…

Joshua avait courtisé la belle veuve Rebecca durant de longs mois. Il prétendait être juif pratiquant, mais n’était même pas circoncis…

Nick adorait les animaux et était végétarien. Curieusement, il travaillait dans un abattoir…

La fourberie était monnaie courante sur les sites de rencontre. Le mensonge et le bluff faisaient parti du jeu de la séduction depuis la nuit des temps. On n’avait pas attendu l’invention d’Internet pour cela. Mais, avec ce nouveau media, l’escroquerie sentimentale avait pris une nouvelle dimension.

La devise de Mark Paterson était : « tout malheur est monnayable, pour peu que l’on trouve au moins un responsable ». Il s’était fait une réputation sur des procès intentés à des modes d’emploi « incomplets » et était devenu l’un des avocats les plus en vue de Seattle. A présent, il avait jeté son dévolu sur les amoureux virtuels…

 

S’il était vain d’attaquer les vilains menteurs qui n’étaient liés par nul contrat aux pauvres plaignants dépités, il n’en allait pas de même pour les sites en eux-mêmes. Etant des services marchands, il se devait de fournir des garanties à ceux qui souscrivaient à leurs offres. Evidemment, ils avaient pris leurs précautions pour éviter que des rapaces comme Mark Paterson ne leur tombent dessus, tels la misère sur le vaste monde.

Mais il avait trouvé une faille… L’article de loi était obscur, mais l’obstination de certains avocats ne connaît aucune limite. Dès lors, il avait été assez facile de trouver des clients potentiels. A peine plus délicat fut de les convaincre d’attendre un peu avant d’entamer la procédure… Aussitôt le premier procès lancé, les experts en droit des services incriminés se hâteraient de refermer la brèche juridique qu’ils avaient jusque là laissé béante. Aussi fallait-il agir subtilement ; il ne pourrait lancer qu’une unique charge, il fallait donc qu’elle soit éclatante…

Elle fut dévastatrice. Ce jour-là, l’économie du Web se prit un grand coup de pied aux fesses. Mark Paterson nageait dans le bonheur et les dollars…


 

C’était le bon temps, se disait-il parfois. Il parcourait tristement l’un des ces sites qui lui avait naguère tant rapporté. Pauvre Mark Paterson ! Une hépatite s’était abattue sur lui, tel un châtiment divin. Son portefeuille lui aurait autorisé les meilleurs spécialistes, mais la crainte qu’il provoquait chez les assureurs de ces derniers les tint respectueusement à distance de ce virulent patient. Il avait dû se rabattre sur un hôpital public, où un interne un peu dépassé l’avait soigné assez approximativement…

Ces deux années hors du circuit l’avaient brisé, et il n’était plus que l’ombre du requin qu’il avait été. Souvent, nostalgique, il traînait mollement son ego déchu sur ses glorieux champs de bataille passés, occupant ainsi ses longues journées désoeuvrées.

« Quel yaourt êtes-vous ? »

Quelle question absurde ! Il s’imaginait plaidant dans un procès pour « falsification de type de yaourt » : un internaute quelque peu ahuri aurait accordé à cette information une importance démesurée, et se serait ainsi retrouvé victime de cet excès de confiance dans l’industrie crémière… Seul un avocat aussi pathétique que le raté qu’il était devenu aurait pu se laisser entraîner dans une telle galère…

Quoique… après tout, où était la mention spéciale « Ne pas prendre cette question au sérieux » ?


 

L’affaire du « chemical love yoghourt » défraya la chronique judiciaire durant de nombreuses semaines. Elle scellait le retour de Mark Paterson sur le devant de la scène.

Mary Palmer était une riche hypochondriaque. Veuve du directeur d’une grande usine chimique de l’état de Washington, elle était persuadée que les effluves maléfiques qu’il respirait chaque jour étaient responsables de son décès prématuré. Depuis, elle avait décrété que plus rien de chimique n’approcherait sa vie. Pas question bien sûr de consommer des OGM, ou un quelconque aliment non bio.

En jusqu’au-boutiste affirmée, elle était bien décidée à ne rien sacrifier à cette nouvelle habitude. Si, d’aventure, elle rencontrait quelqu’un, il lui faudrait s’assurer qu’il ne soit nourri qu’aux produits frais et naturels. Pas question de s’unir à un homme portant en lui la moindre trace de cette maudite chimie. On comprend mieux dans ces circonstances le crédit qu’elle avait accordé à cette fameuse mention « Bio ».

Bien sûr, elle était tombée sur un « escroc ». Et ensuite, elle était tombée sur maître Paterson… C’est ainsi qu’elle se retrouva embarquée dans ce procès, l’opposant à l’agence matrimoniale qui osait poser des questions si capitales sans en vérifier les réponses…

Evidemment, notre rusé avocat, en pleine possession de ses moyens, gagna le procès. Le site coupable n’avait nulle part mis en garde contre l’éventualité d’une réponse trompeuse à la désormais célèbre question : « Quel yaourt êtes-vous ? »…

Inutile de préciser qu’à des milliers de kilomètres de là, Sylvie Keller s’en dévora les doigts. Et elle fit un feu de joie avec le Jeune et Jolie fautif …

Cette décision du tribunal eut des conséquences imprévues. Quelques jours plus tard, un joyeux hippie se présenta au bureau de Paterson. L’extravagant bonhomme disait être tombé amoureux de Mary Palmer. L’avocat l’avait vu assister aux audiences ; il s’était demandé ce qu’un personnage aussi bigarré était venu faire dans l’univers policé du tribunal. Le baba-cool chevelu prétendait que la volonté de pureté de la veuve entrait en résonance avec ses vibrations karmiques ; il était persuadé de pouvoir lui apporter « l’éveil ».

Comme preuve de son amour, il était venu demander à Paterson de le « certifier bio ». Paterson éclata de rire ; le hippie ne s’en offusqua pas, car il avait atteint la paix intérieure.

« Je peux vous payer. » rajouta-t-il…

L’avocat se montra soudain plus compréhensif.

« Vous avez prononcé le mot magique… »

Quelques semaines de procédure plus tard, l’amoureux reçut son homologation. Il fila directement chez Mary Palmer. Contre toute attente, elle succomba au charme capillaire de l’énergumène, qui se trouvait être le plus gros éleveur de lapins bios de l’Oregon. Ils se marièrent et eurent encore plus de lapins.

Sur ces paroles de conte de fée, cette histoire aurait pu s’achever. Mais il n’en fut pas ainsi.


 

« Maître Paterson,


 

Je me permets de solliciter votre aide car mon futur mariage est en danger. Mes beaux-parents ne m’ont en effet jamais aimé. Leur dernière invention pour empêcher mon union avec leur fille est de prétendre que je ne suis pas un bon chrétien.

J’ai appris dans la presse que vous aviez réussi à obtenir la certification bio pour l’un de vos clients. Pensez-vous qu’il serait possible de me faire attester chrétien aux yeux de la loi ? Cette preuve formelle ferait taire mes beaux-parents et rassurerait ma fiancée.

Je vous laisse mes coordonnées, ainsi que celle de mon pasteur, afin que vous puissiez effectuer les vérifications nécessaires. D’avance merci.


 

Veuillez agréer l’expression de mes sentiments les meilleurs. »


 

Le principe de l’homologation humaine était né…

Grâce à lui, le cabinet Paterson&Associates s’apprêtait à faire fortune. Mais il ne suffit bientôt plus à satisfaire tout le monde, tant la demande était forte…


 

Tout d’abord, ce furent les fidèles de différentes religions qui voulurent se faire estampiller « bon croyant ». Une marque de reconnaissance au sein de leur communauté… Certaines autorités religieuses se montrèrent frileuses, mais il se trouva toujours quelque rabbin, prêtre, imam ou pasteur accommodant, prêt à vous décerner le titre convoité. Contre une aumône substantielle et une promesse d’assiduité aux offices, on pouvait gagner ce droit virtuel au paradis. Et tant pis pour les non pratiquants…

Les concepts de discriminations positives et de quotas d’intégration apportèrent à l’homologation leur lot de candidats. On n’était plus simplement noir de peau, on l’était également aux yeux de la loi, au même titre que l’on était homme ou femme ; la chose était devenue officielle, reconnue de tous. Familier outre-atlantique, cette nouveauté en Europe s’imposa aux yeux d’une société où les différents groupes ethniques s’affirmaient de plus en plus.


 

Après s’être fait refuser l’entrée dans une boîte de nuit parisienne, Juan Moya piqua une grosse colère.

« Je suis désolé mais ça ne va pas être possible. Cette boîte est réservée aux VIP.

- Et vous êtes VIP, vous ?

- Non, je suis videur. C’est pour ça que je ne rentre pas non plus et que je garde l’entrée.

- Mais je suis un VIP, je suis acteur : je joue dans « Antonio’s restaurant », une série américaine. Mais elle est pas encore diffusée dans votre pays de bouseux.

- Nous sommes à Paris. C’est vous le bouseux… »

Juan Moya tournait depuis un an dans un sitcom destiné à la communauté hispanique. Il commençait à avoir du succès ; on le reconnaissait même dans la rue. Mais, ici, en Europe, à part pour quelques touristes américains, il était un homme comme les autres.

Sans marque spécifique…

Du moins jusqu’à ce jour.

Il parvint deux mois plus tard à se faire homologuer VIP. Il attaqua donc le fameux videur en justice, pour « préjudice moral suite à une discrimination non appropriée ». Maître Paterson fut son avocat, mais, pour une fois, il perdit ce procès absurde. Comme quoi, il y a bien une justice. De temps à autres.

Toutefois, l’affaire fit suffisamment de bruit pour imposer l’usage du « label VIP » à l’ensemble des people. L’appellation VIP était depuis la fin du vingtième siècle le résultat d’un consensus tacite entre fans et stars. C’était des fans que venait ce titre, et c’était par leurs regards que le péquin moyen se transfigurait en une personne d’importance. La remise de ce titre leur appartenait, à eux les masses anonymes, et aux journalistes à qui ils avaient délégué ce pouvoir tout-puissant, la fame. Voir le droit s’en emparer irrita, blessa. En guise de protestation apparurent les tee-shirts « NSIP : Not So Important Person » ; ce fut d’ailleurs le chant du cygne de Sans Sucre Ajouté qui battait de l’aile depuis quelques temps.

Il se trouva même des boîtes de nuit très chics pour être réservées aux NSIP. Le yin et le yang de l’univers accomplirent leur cycle facétieux : Juan Moya s’en fit refouler…


 

Dans toute famille, il y a un mouton noir. Chez les Michelin, ce fut Philippe-Henri. Lassé des pèlerinages de Chartes à répétition de son honorable et humaniste famille, il se tourna vers le côté obscur du capitalisme.

Il eut alors l’une des pires idées de l’histoire de celui-ci. Aidé d’une horde de programmeurs mormons, spécialistes internationaux des bases de données, il développa l’outil ultime de classification des humains : le bottin Michelin.

Le leader mondial du pneu l’attaqua en justice pour cette vile imitation de son célèbre guide des restaurants. Mais la multinationale dut se rendre à cet argument imparable : le nom Michelin était autant sa propriété que la sienne, puisqu’il était né avec…

Sur ce fameux bottin était recensée la totalité des homologations humaines ayant été décernées. De « Noir » à « VIP » en passant par « Intégrité charnelle respectée », la mention inventée par le pasteur Kelly, on avait répertorié l’ensemble de ces titres, qu’aucune loi n’avait cru bon de déclarer privés. Ce titanesque répertoire devint vite une référence. Mais ce n’était là que le début du plan machiavélique de Philippe-Henri Michelin…

C’est ainsi qu’un beau matin il annonça la création d’une nouvelle norme spécifique à sa détestable création : les petits cœurs Michelin. Derrière ce titre tout mignon semblant issu de l’imagination naïve d’un bisounours se cachait l’un des plus vicieux concepts de l’ère post-hitlérienne.

Il y avait eu les étoiles Michelin pour les restaurants ; il y aurait les petits cœurs Michelin pour les hommes.

La firme Clermontoise engagea une armée d’avocat pour tenter d’endiguer cette nauséabonde épidémie. Mais il était trop tard. Grâce aux bénéfices déjà engrangés par le bottin, Philippe-Henri avait les moyens de se défendre. La guerre juridique fit rage entre les deux camps et s’acheva par une trop courte victoire du groupe Michelin, qui ne reçut qu’une inutile indemnité.

           Il y avait deux façons d’obtenir des petits cœurs. La reconnaissance par un milieu spécifique, l’obtention du « Label VIP », un passage récurrent sur un media populaire restaient les moyens les plus sûrs et les moins coûteux de recevoir cette cardiaque récompense. Un petit cœur pour un champion régional de karaté ou la miss promo d’un campus, deux pour un prix Goncourt ou un acteur de série B, trois pour un prix Nobel de physique ou un chef d’Etat. Enfin, Pelé, Bono, Zinedine Zidane, Sean Connery, Steven Spielberg, Brad Pitt, Madonna, Nelson Mandela, le pape et le Dalaï-lama en reçurent quatre. Au désespoir de la plupart d’entre eux d’ailleurs…

          La seconde possibilité était l’évaluation payante proposée par le bottin. Il s’agissait d’un entretien de plusieurs heures avec un psychologue, à l’issu duquel il décidait si oui ou non vous étiez une personne intéressante. Chacun ses armes : emmener l’évaluateur dans un onéreux restaurant branché, calculer de tête une racine cubique, faire un numéro de claquette ou dévoiler ses charmes étaient autant de méthodes différentes pour parvenir à ses fins.

          L’aspect le plus cruel de cette procédure était le taux élevé d’échec. Pour garantir le prestige de cette déshumanisante notation, il fallait rendre inaccessible le rang convoité. Obtenir un premier cœur demeurait faisable, pour peu que l’on soit un minimum digne d’intérêt… même si l’on ne réussissait pas toujours du premier coup. Pour les suivants, c’était une autre paire de manche. Rares étaient ceux qui y parvenaient, et c’était toujours au prix d’un colossal investissement de temps et d’argent.

         Mais le privilège d’être considéré comme l’égal d’une star n’avait pas de prix ; les Monsieur Jourdain abondaient donc.

          Le bottin Michelin était devenu le guide de l’humanité. Toute coïncidence avec le titre du dirigeant d’un régime fasciste ne serait que purement fortuite.


 

          Xavier et Marc-Antoine sont dans un café. Leur marque tombe à l’eau. Qu’est-ce qu’il reste ? Les bénéfices accumulés au cours des ans… largement assez pour fonder une nouvelle entreprise.

         Sans Sucre Ajouté allait disparaître, après sept années de bons et loyaux services. C’était ainsi. Une partie de leur jeunesse s’en allait avec l’eau du bain. Ils avaient la trentaine et le blues.

         Avant de se lancer dans une nouvelle aventure, ils éprouvèrent donc le besoin de se poser un peu, de faire un bilan sur leurs vies, et de boire des cocktails à trente euros dans un bar lounge des Champs Elysées. En mémoire du passé, ils avaient demandé à la plantureuse serveuse de revêtir leur bon vieux débardeur « 100% plus crémeuse ». Elle n’avait pas refusé ; ce n’était pas n’importe quels clients : ils avaient deux petits cœurs chacun…

         « T’as obtenu le label « bogoss » toi ?

         - Non. Je ne l’ai pas demandé.

         - Pourquoi ?

         - Chais pas. Ca me déprime un peu, tout ça…

         - Comment ça ?

         - C’est pas très fun, quoi. Dis, Xav’, si on s’achetait une île déserte ? On s’y exilerait avec nos femmes et nos gosses… »

         Marc-Antoine marqua une pause.

         « Tu crois que c’est de notre faute tout ça ?

         - Tout ça quoi ?

         - Le Times nous a présentés comme des précurseurs. Ca serait de nos tee-shirts que serait issu le principe de l’homologation humaine…

         - L’homologation humaine… c’est ça qui te fait flipper ?

        - Pour moi, non… Mais maintenant que j’ai des gosses… Sérieux, j’ai pas très envie qu’un gros blaireau se penche sur ma fille et finisse par décréter qu’elle ne sert à rien. Je n’ai pas non plus envie que mon fils rejoigne les rangs de « l’amicale internationale des clubeurs ». Ce n’est pas en rentrant dans un moule que l’on réussit sa vie…

         - T’as raison. Si nous en sommes là, c’est parce que nous nous sommes toujours fait plaisir. Il se trouva, par le plus grand des hasards, que notre façon de nous éclater était compatible avec l’économie de marché. Aucun rapport avec notre milieu social d’origine… »

        Tequila, sirop de goyave, pamplemousse, liqueur de canne à sucre, jus d’orange, rondelle de citron, chantilly… La coupe du cimarron tenait ses promesses.

         « Franchement, je ne crois pas que ce soit de notre faute. Nous avons juste surfé sur la vague. C’était dans l’air, tout ça…

         - Tu veux parler du bifidus actif ?

         - Nan, des distinctions. Il y avait déjà les cadres et les VIP. Et encore avant, les titres de noblesse… Ce n’est pas nous qui avons inventé la vanité humaine. On s’est juste inspiré de notre œuvre pour la formaliser. Avant, on parlait d’honneur et de réputation. Maintenant, tout ça, c’est du droit. »

          Xavier siffla la moitié de son verre avec délectation. Cette longue réplique avait usé sa salive.

        « Il reste tout de même la possibilité de s’affranchir du bottin Michelin. » remarqua Marc-Antoine.

       Un groupe d’activistes avait créé le « No Label ». D’après le texte légal qui le constituait, la personne certifiée « No Label » ne pouvait recevoir aucune autre homologation, pas même de petits cœurs.

        « Sûr que ça n’a rien à voir avec un label, le label « No Label », ironisa Xavier. Sûr que les gens qui y ont recours n’ont rien en commun ; sûr que leurs visions du monde ne se ressemblent pas du tout… La tendance, à présent, c’est de se regrouper par tendance. Et là encore, ce n’est pas nous qui avons inventé le sectarisme…

        - Tu te souviens de ce mec, l’ex-magnat de la pizza qui a fondé la ville d’Ave Maria en Floride ? La ville catho ! Ceux qui s’y sont établis aspirent à ne vivre qu’avec des gens qui partagent leurs convictions. Ca doit être chiant à pleurer comme ville… Remarque, ce n’est pas contre les cathos que je dis ça. Ils ne sont pas pires que les intégristes musulmans, les hippies, les altermondialistes ou les financiers. C’est juste qu’à part le sexe des anges, ils ne doivent pas avoir beaucoup de sujets sur lesquels débattre sans tomber tous d’accord en moins de temps qu’il n’en faut pour bouffer un yaourt…

        - Après tout, Ave Maria, c’est quoi sinon la réplique d’Israël en plus petit, et en pas juif ? C’est pas nouveau, quoi. Mais bon… »

        Il y a, au vingt-et-unième siècle, des boucs émissaires récurrents.

        « Tout ça, c’est la faute à Internet et à la mondialisation.

        - Non, pas vraiment. Ces deux-là, ils n’ont fait que rendre les frontières obsolètes. Qui aujourd’hui parle encore de nations, en dehors du Mondial de Football ? L’autre jour, dans la rue, j’ai entendu un gamin qui disait, à propos du drapeau tricolore : « Tiens, c’est le drapeau de l’équipe de France ». Le foot, c’est le dernier sursaut du nationalisme. Ou du patriotisme ; de toute façon, à la haine près, c’est pareil …

       - Mais les hommes ont toujours besoin d’une identité, d’une appartenance. Et c’est pour ça que les différentes homologations humaines se sont autant développées. Les religions reviennent en force, les jeunes s’habillent selon leur clan, on ne lit que la presse affiliée à son propre parti, et, pour finir, on ne se reproduit que dans sa communauté. Tu crois franchement que nous aurions pu échapper à Marie-Alix et Capucine ?

       - Le vingt-et-unième siècle serait religieux, dit-on… Jésus, Allah, Bouddha, Mick Jagger, Marx, Linux, J.R.R Tolkien ou la diététique : choisis ton camp, camarade ! Pour que ça colle parfaitement, faudra juste retoucher la notion de religion… »

       Et pour conclure, tout en commandant un autre verre :

       « Finalement, ce ne sera sans doute pas pire qu’avant… »


 


 

       Dix-sept ans plus tard, l’équipe catholique de football, forte de son attaque brésilienne et de sa défense italienne, remporta la Coupe du Monde.


 


 


© 2008 Gael



My Review

Would you like to review this Story?
Login | Register




Reviews

[send message][befriend] Subscribe
TLK
Dix-sept ans plus tard, l’équipe catholique de football, forte de son attaque brésilienne et de sa défense italienne, remporta la Coupe du Monde.



I wonder if this is actually advertising or something. You know, I wouldn't be able to guess.





Posted 7 Months Ago



Request Read Request
Subscribe Subscribe
Add to Library My Library

Stats

63 Views
1 Review
Added on February 5, 2008

Author

Gael
Gael

Paris, France



Writing
Leurs Vestiaires Leurs Vestiaires

A Story by Gael


Sauterelles Sauterelles

A Story by Gael


Martyr de Poche Martyr de Poche

A Story by Gael