Leurs VestiairesA Story by GaelAvez-vous pris le temps de vous Changer ?
« Les dames sur les carreaux noirs ; les hommes sur les carreaux blancs. » L’inscription, laconique, surplombait l’entrée de la pièce. Il n’y avait qu’un pas à faire pour se retrouver dans ce nouvel univers, délicieusement contrariant. J’hésitais encore à y planter ma botte. Ces jeux étaient de nature à attirer nombre de demoiselles, mais j’étais plutôt d’humeur à flâner. Des dizaines d’autres salles s’étendaient dans ce domaine intérieur ; j’avais l’embarras du choix. Pourquoi ne pas me laisser aller à l’envie de me perdre dans ce labyrinthe ? Pourquoi ne pas choir en une confortable déambulation sans but, attendant qu’un trop vif hasard ne me saisisse au détour d’un couloir ? Il s’avéra plus rapide que prévu ; deux jeunes femmes me firent signe de les rejoindre de leurs gants de soie blanche. Je leur répondis en inclinant mon chapeau, puis m’avançai vers elles en prenant bien soin de ne fouler que des carreaux blancs. Elles avaient pris place sur deux dalles en diagonale, et je m’arrêtai à leurs côtés. L'une d'elle portait un ensemble de soieries pourpres, surmonté d'un masque de louve. La seconde était vêtue de velours bleu qui virait par endroit au turquoise ; une mante verte diaphane était répandue sur ses épaules ; elle n'était que Biche face à sa compagne Louve, mais elle était modelée d’une faiblesse qui ne ployait pas. Je leur déclarai, en guise de présentation : « Vous m’avez mis en échec, mes dames, par vos gestes gracieux. Veuillez me pardonner cette déclaration quelque peu cavalière, mais je suis déjà fou de vous, et ne suis plus qu’un pion à la merci de vos tours. - Je vois que vous êtes le roi des mots d’esprits, me répondit la première. Mais dansez-vous aussi bien que vous ne déclamez ? » Elle me tendit sa manche de satin, dont je me saisis avec un rien de gourmandise. Il flottait comme un parfum de fruits rouges. Un air se dévoila soudain, lent et prudent, guettant nos réactions. Je cherchais dans les gestes de ma partenaire des signes pour me guider. Elle ne semblait pas prête à les livrer aisément ; elle ne me regardait pas, elle me scrutait. Ses mouvements lents cachaient comme une tactique. Je la fis tourner doucement ; elle s'exécuta, presque trop docile. La musique se fit plus vive, et elle commença à révéler son jeu. Il y avait une maladresse feinte dans ses égarements. C'était un fait exprès. Cette fausse ingénue me mettait à l'épreuve. Je lui fis comprendre que je n'étais pas dupe en la guidant à peine plus fermement lors de notre contact suivant. Ne pouvant se dérober, elle dut admettre sa grâce et s'exécuter en un geste parfait. Contrainte, elle poursuivit avec discipline, me laissant libre d'admirer, quelques trop brefs instants, ses atours flamboyants. Sa robe pourpre à crinoline envolait ses hanches en un délicieux infini. Soudain, il entra dans nos corps comme une sarabande. Les notes se firent tambours, et la femme diablesse. Elle était libérée, prête à me mettre à genou si je faiblissais un instant. Ce n'était plus une danse, c'était un affrontement. Cases noires contre cases blanches, passes enchaînées comme des contre-offensives, chacun de nos pas claquant tel un coup de canon. Je la repoussai, manquant de la mettre en échec sur une dalle interdite, mais elle se rattrapa d'une pirouette pour se saisir de mon gant. Elle me déséquilibra par un retour naufrageur ; je m'en sortis par une ample embardée, qui m'entraîna loin de mes positions. Elle chargea, croyant sa victoire acquise, mais j'esquivai son retour, et enroulai mon bras autour de sa taille ; se voyant prise, elle s'inclina... pour mieux glisser une nouvelle fois hors d'atteinte de mon étreinte. Elle se rétablit d'une pointe, songeant au prochain assaut. La lutte dura, sans que le sort ne pût se résoudre à décider d'un vainqueur. Les notes cessèrent, à bout de force face à notre duel. « Vous êtes mon miroir, j'en jurerai, messire ! Entre nous, il ne pourrait y avoir que la guerre. Je dois néanmoins vous féliciter, je ne rencontre que trop rarement de si vaillants adversaires. Mais, voyez-vous, j'aime bien trop triompher. » Et, avec une note de malice dans sa voix de velours : « Vous auriez dû sentir l'instant où vous incliner... - Peut-être l'ai-je senti... » Elle resta muette devant ma réplique. Puis, reprenant ses esprits, elle déclara. « J'admire ceux qui me battent. Mais je ne les aime point. C'est un principe. Cependant, votre compagnie m'est agréable. Venez, je vais vous présenter à ma protégée. » Cette dernière, moins assurée que son chaperon, était aux prises avec un manant chancelant. Cet individu sans grâce avait apparemment omis d'user des Vestiaires. C'était ce que traduisaient ces mouvements incertains, cette démarche terrestre, perdus au milieu de nos manières suspendues. Il lui infligea une réplique d'une désolante banalité : « Je crains, mademoiselle, d’être en train de tomber amoureux de vous. - Et bien, patatra ! » Répondit ma cavalière, venant en aide à sa jeune amie, visiblement embarrassée par ce rustre. Il s'éloigna sans lutte. Il savait qu'il n'était pas de taille. Grand prince, je lui lançai : « Renoncez, à l'avenir, à vos pratiques d'avare. Songez toujours aux Vestiaires. Sans eux, vous resterez un égaré parmi nous. - C'est que, je pensais qu'un peu de franchise... - Il n'est point question de franchise ou de duperie, sachez-le ; il s'agit simplement de faire preuve de civilité. » Son masque de Pierrot Triste se détourna, désolé. Je ne sus s'il avait entendu mes dernières paroles. Il me préoccupait à vrai dire assez peu. Mon attention s'était toute entière figée devant la jeune demoiselle auprès de qui l'on m'introduisait. Il y avait encore quelques rondeurs pouponnes dans ses formes, mais de ce tendre arrangement commençait à émerger une fière maturité. Le velours irisé de sa parure l'enrobait d'une lueur rêveuse. Elle se mouvait avec une langueur sûre, comme si le temps glissait autour d'elle. Elle était paradoxe, telle une estampe occidentale. J'appréciais ces êtres qui savent si bien marier leurs forces et leurs faiblesses qu'on en arrive à ne plus pouvoir du tout les discerner. « Je vous présente Clélia, messire. C'est ma nièce adorée, et je déteste que la médiocrité l'effleure. » La demoiselle, avec une hésitation habilement calculée, s'inclina devant moi en murmurant : « Enchanté, messire. » Je baisai son gant, encore étourdi par les échos de sa voix. « J'ai trouvé que vous dansiez merveilleusement. Me feriez-vous l'honneur de m'inviter ? - Allons, Clélia, ne soyez pas si impatiente. Une jeune demoiselle doit attendre qu'un homme lui propose. Cela fait partie des règles. - Oui, je sais, ma tante, on attend ses bonnes grâces... Mais que voulez-vous, la jeunesse n'apprécie pas l'étiquette. - Pour l'instant, vous avez encore l'impression que l'on vous demande de jouer selon les règles. Mais un jour, vous comprendrez que ce que la vie exige, c'est de jouer avec les règles. » La jeune femme sembla apprécier la leçon. Sa tante n'était pas, après tout, une vieille marâtre jalouse des charmes naissants de sa jeune protégée. C'était simplement une femme du monde, qui en connaissait les clefs et les secrets ; elle y avait fait sa place, et elle prenait à présent cette demoiselle sous son aile pour lui faire bénéficier de son savoir, et de son astuce. Je rompis le silence pour proposer de quitter la salle. Nous partîmes donc à la recherche de l'une des nouvelles expériences que ce domaine pouvait offrir. Dans les couloirs glissaient de nombreux convives, presque sans marcher. Ils discutaient sans fin, échangeant des conversations sans aspérités, lisses comme leurs gestes minutieux. Le rire des femmes hantait ces allées ; on n'y vivait pas, on y passait à peine. Sans être pressés, les invités ne s'y attardaient pas. Ils étaient là pour les jeux, pour les bals, pour les poèmes. Ces voyages n'étaient que d'utiles transitions. Ma cavalière aperçut bientôt une grande porte qui éveilla son intérêt ; et un nouveau message, énigmatique : « Descendez, trouvez le vertige de l'infini. » Nous passâmes la porte pour nous retrouver en haut d'un immense escalier en colimaçon. Il était assez large ; quatre ou cinq personnes auraient pu y descendre de front. Nous nous y engageâmes, curieux de découvrir ce qui se trouvait en bas. Cet escalier, mal éclairé, respirait le mystère. Fièrement, je me tenais entre ces deux exquises demoiselles, prêtant un bras à chacune ; j'avais connu des moments plus pénibles. Nous marchions de concert, en une harmonie régulière. Pas à pas, marche après marche, l'escalier se dévoilait dans son immuable répétition. Il y avait de quoi se laisser envoûter par ce rythme, ce balancement berçant. Nous croisions de temps à autre un convive qui remontait. Il ne disait jamais mot. Même lorsque mon audacieuse cavalière entreprit d'accoster un homme dont le délicieux accoutrement lui inspirait une effusion de compliment, le rustre se tint coi. Cependant, l'offense éveilla son intérêt. Sûre de ses charmes, elle ne les tint pas responsables de cette débâcle. Si ce qui se trouvait au bout de ce long escalier les surpassait en intérêt, cela promettait un fort honnête divertissement. Nous reprîmes notre descente, ma ravissante amie animée d'un entrain revigoré. Un homme en costume blanc jouait du violon sur l'une des marches. Un simple masque de porcelaine lisse, sans la moindre trace d'expression, marquait son appartenance au petit personnel du domaine. Ses vêtements immaculés le privaient, en ces lieux, de toute forme d'identité. Il s'était fait Service, et nous le remerciâmes, du geste discret auquel son humilité le destinait. Peu après, nous découvrîmes un nouveau musicien qui semblait l'exacte réplique de premier, si ce n'est que celui-là jouait de la flûte. Puis, ce furent une harpe, un violoncelle et un hautbois qui égayèrent notre chemin. « Notre hôte est un homme habile, déclara ma cavalière. Il a su éveiller notre curiosité ; le voici à présent qui soulage notre peine. - Il y a quelque chose dans son habileté qui me dérange, ma chère tante. Cela fait trop longtemps que nous descendons cet escalier. - C'est donc qu'il en vaut la peine ! - Les convives, que nous croisions tout à l'heure en grand nombre, se raréfient de plus en plus. Et aucun ne fait le moindre commentaire sur ce qu'il y a en bas... - Ils sont polis, voilà tout. Ils ne veulent pas nous gâcher la surprise. - Ne devrions-nous pas, tout du moins, leur poser la question ? - Clélia, apprenez à vous taire. Et laissez-nous descendre en paix. » La jeune demoiselle sursauta à ces mots. Son chaperon ne devait pas être coutumier de ces répliques envolées. Elle se tourna vers moi, espérant quelque soutien ; mais je me tus, lâchement. Je me mis toutefois à songer à cette question. Jusque là, j'avais subi cet escalier et la volonté de ma cavalière. Il est vrai que ce voyage commençait à devenir monotone. Et pourtant, quelques instants plus tôt, cela ne m’avait pas même effleuré l’esprit. Il y avait dans cette spirale comme une évidence, à la poursuite de laquelle mes pas me portaient ; sans même me demander mon avis. « Ma tante, je crois que nous devrions l'admettre : il n'y a aucune salle au bout de l'escalier. » La voix de Clélia me tira de ma torpeur. Je me décidai enfin à intervenir, en abondant dans son sens. Le charme était rompu, et le sens de cette mise en scène m'apparut sous un jour nouveau. « Si je puis me permettre, madame, je pense que l'escalier est la salle que nous cherchons. C'est dans ces marches sans fin que nous devions trouver le vertige de l'infini. Nous devrions revenir sur nos pas, à présent ; la remontée promet déjà d'être longue. - Et bien, soit, remontez, si c'est ce que vous désirez. Pour ma part, je continue à descendre. Je ne vais pas faire demi-tour maintenant, après être descendue si longtemps ! Ca serait dommage, vous ne trouvez pas ? - Madame, je crains que vous ne vous égariez ici. - Messire, je vous confie ma nièce, puisque aucun de vous deux ne semble vouloir aller au bout. Lorsque nous nous reverrons, je vous relaterai ce que j'aurai vu, et je gage que vous vous sentirez idiot de ne point avoir persévéré. » J'échangeai un signe avec Clélia. Il n'y avait rien à faire. Nous devions l'abandonner. Tandis que nous rebroussions chemin, nous vîmes disparaître sa robe pourpre dans le tourbillon du colimaçon. Elle se gorgeait à présent de l'ivresse des marches ; tant qu'elle les descendrait, jamais plus elle ne connaîtrait la déception d'une fin. Il n'était plus de notre ressort de lui venir en aide. « Ma tante ne s'était jamais abandonnée à un absolu. Cet escalier a révélé ce manque, son unique point faible. Il l'a avalée et la voici partie... - Ce piège révèle le génie de l'architecte de ce domaine. Plus elle persiste dans son erreur, et plus long sera le temps nécessaire à la réparer. J'espère qu'elle en prendra conscience assez tôt. Sinon... » Clélia soupira. Je devinais qu'elle préférait oublier sa protectrice. Une lente remontée nous attendait. Le poids de la peine aurait été un insupportable fardeau ; elle préféra donc chasser de son esprit la froide main du chagrin.
Entre autres avantages, le passage aux Vestiaires nous préservait des effets de la fatigue. La remontée n'avait donc de pénible que son ennui. Passée l'ivresse, cet insupportable escalier ne présentait plus le moindre attrait. Mon intérêt, presque innocent, se posa alors sur Clélia, qui devant moi fuyait le gouffre des marches. Je pus donc admirer à loisir les rondeurs naïves de son derrière en devenir. Si je poursuivais à l'aller un vertige inconnu, celui qui s'offrait désormais à moi m'était plus familier. Quoiqu'il y ait toujours un peu d'inédit dans les formes d'une belle femme... Je demeurais en adoration. Bientôt, nous aperçûmes d'autres convives, que l'abîme guettait. J'aurais voulu les mettre en garde, mais les mots se figèrent sous mon masque. Il y avait dans leur route une joie sacrée que mes paroles n'auraient voulu profaner. Nous croisâmes ainsi de nombreuses âmes dont nous devinions le destin sans pouvoir intervenir ; nous étions comme prisonniers de leurs illusions. Et il fallait poursuivre notre ascension.
Nous atteignîmes enfin, délivrés, le haut de l'escalier. Le couloir nous offrit un spectacle familier. Les masques, les costumes avaient changé, mais c’était toujours le même bal, la même ronde. Guidés par leurs pas réguliers et gracieux, les convives ruisselaient dans les alcôves, emportés par le torrent chaotique de leurs passions éphémères. De ce que nous avions subi, nous ne pouvions faire part. J’aurai voulu une nouvelle parure, plus sombre, moins tape-à-l’œil. Ainsi, j’aurais pu exprimer la chute que nous avions frôlée. Mais mes atours radieux ne souffraient pas la gravité. Elle ne pouvait s’écouler par leurs ouvertures, elle ne pouvait prendre corps. En moi, elle n’existait pas, et son absence résonnait dans mon vide. Je me sentais étranger devant ce monde qui ne s’affligeait pas de ma disgrâce. Ma seule compatriote en ce pays solitaire était la jeune demoiselle avec qui j’avais vécu cette mésaventure. De ce masque de Biche aussi figé que le mien je ne pouvais discerner les affres. La prévenance me donna un but dont je lui fis part : « Voulez-vous que je vous raccompagne au Porche, mademoiselle ? Cette soirée a dû être éprouvante pour vous... - Justement. J'aspire à me divertir. Me ferez-vous l'honneur de votre compagnie ? - Je suis votre serviteur. » Je lui offris un bras dont elle s'empara. En quelques pas, nous nous vîmes engloutis dans le flot des convives. Nous glissions sur le sol lisse, échangeant parfois quelques signes de têtes. Cela faisait bien longtemps que je n’avais tant apprécié le silence. Tout d’un coup, ma compagne s’immobilisa. « Regardez, messire, là-bas, dans ce mur ! - Quoi donc ? - Une porte ! Une porte minuscule ! » Elle me désignait une petite porte carrée, à peine assez grande pour laisser passer un enfant. A la différence des autres portes, elle ne portait ni dorure, ni inscription. Elle était juste là, offerte à la vue de tous, mais dérobée à celle du plus grand nombre. « Croyez-vous qu’on ait le droit de la pousser ? - Pourquoi ne le pourrait-on pas ? - C’est qu’il n’est point d’usage de pousser une porte sans consigne. - Qui nous en empêcherait ? - Cela ne se fait pas. Peut-être l’architecte… - L’architecte a perdu votre tante. Allons, si vous le désirez, nous pouvons nous y faufiler ensemble... » Elle répondit silencieusement à mon invitation. J’avançai mon gant vers la poignée et la baissai d’un coup sec. Elle céda, personne n’ayant jugé bon de la fermer à clef. Derrière, il y avait une petite pièce ; elle était éclairée, ce qui semblait indiquer qu’elle n’était pas interdite. Sa robe à crinoline eut du mal à passer par la petite ouverture, mais, à ce détail près, nous pûmes nous y glisser sans encombre. J’aidai Clélia à se relever, mais la pièce était trop basse pour que nous puissions nous tenir debout. Elle n’était en fait guère plus grande que l’espace créé par les rideaux d’un lit à baldaquin. Clélia sursauta. Un artiste anonyme avait peint sur le plafond de la pièce comme un ciel nuageux. « Vous avez peur du ciel ? - Je ne l’aime guère. - Ce n’est qu’une peinture. - Cela me dérange tout de même. Et puis, quelle surprise : passer par une petite porte, se relever, et soudain, voir un ciel… même en peinture ! » La pièce dans laquelle nous nous trouvions ne comportait aucune autre décoration. Une nouvelle porte se trouvait à l’exact opposé de la première. Elle était identique à la précédente, si ce n’est que sa taille était, cette fois-ci, plus classique. « Voulez-vous que nous passions dans la pièce suivante ? Peut-être le plafond y sera plus à votre goût ? - Volontiers ! Mais si c’est à nouveau un ciel, nous ferons demi-tour. » J’ouvris donc la porte, et, avant d’y rentrer, je jetai un coup d’œil à la salle qu’elle cachait. Le même ciel d’azur était peint au plafond, mais celui-ci était d’une hauteur plus convenable, comparable à celle des couloirs du domaine. « Nous faisons demi-tour, mademoiselle ? - Je crains que ce ne soit impossible. - Comment cela ? - La petite porte par laquelle nous sommes entrés ne possède aucune poignée dans ce sens, et elle s’est refermée derrière nous… Je suis vraiment navrée, cela m’avait échappé… - S’agit-il encore de quelque traquenard pour invités trop curieux ? - Qui sait ? Je crains de ne devoir supporter la vue de ces cieux factices… » Nous n’avions donc pas le choix, et nous entrâmes dans la pièce ; une nouvelle porte s’y dressait, deux fois plus haute que la précédente. Celle que nous venions de franchir ne disposait, de nouveau, que d’une unique poignée, et aucune autre issue ne s’offrait à notre vue. « Ce petit manège doit-il recommencer indéfiniment ? » Clélia tressaillit à ces mots. Ce ciel peint sur ce plafond, si haut… Je pressais le pas devant sa stupeur. Elle empoignait ma manche, plus fermement qu’avant. Nous atteignîmes l’autre côté en quelques foulées. J’avais imaginé que cette porte serait, de par sa taille, beaucoup plus lourde que la précédente ; mais, grâce à la magie de quelque ingénieux mécanisme, il n’en fut rien. Je la poussai donc sans difficulté. Point de surprise derrière ces gonds, une nouvelle pièce, un nouveau ciel, une nouvelle porte. L’architecte nous promenait encore une fois dans ses rêves d’infinis. Mais cette fois-ci, point de retour possible… Etait-ce prémédité ? Je ne dis mot de mes craintes à ma trop jeune compagne et accélérai dans l’espoir d’un dénouement prochain. Je regardais à peine autour de moi. Les proportions de la nouvelle pièce paraissaient avoir exactement doublé par rapport à celles de la précédente. L’architecte avait sans nul doute fait prendre vie à ce fantasme mathématique, avec toute la précision maniaque du meurtrier. Sur le plafond de la pièce suivante, encore et toujours plus haut, j’aperçus un détail que je n’avais pas remarqué sur les précédents : des oiseaux en vol y avaient été représentés. Je n’aurais su dire si je les voyais bouger. Je me retins de le confier à Clélia, qui fixait le sol. Nous allions nous engouffrer dans une nouvelle salle lorsque son silence vola brutalement en éclat : « Et si c’est l’extérieur que nous finissions par trouver, derrière toute ces portes ? Sans être passés aux Vestiaires ! L’extérieur et son ciel infini ! Nous serions balayés au premier coup de vent ! » Je la pris dans mes bras. Elle aurait tremblé si elle avait pu. « Ne regarde pas. Ne lève plus ton masque vers le plafond. Laisse-moi cette charge. Ca finira bientôt. » J’ignorais si ces propos n’étaient pas de simples mensonges. Elle se raccrocha à eux comme s’ils avaient été solides. Les deux portes suivantes furent sans surprises. A chaque fois, je découvrais un nouvel espace, plus vaste que le précédent. Je m’y aventurais, rempli de crainte, n’étant moi-même guère immunisé contre la peur du ciel. A mi-chemin, je manquais de m’effondrer et seule la poigne de ma compagne, abandonnée, me donnait le courage de poursuivre. Puis, lorsque j’aperçus la porte titanesque à laquelle conduisait notre implacable chemin, je sentis le désespoir m’envahir. J’allais abdiquer… C’est alors que s’éleva la voix de Clélia, en un sursaut révolté : « J’en ai assez, cria-t-elle ! J’en ai assez de ces jeux, de cette mascarade ! Il faut nous en aller de ce lieu désincarné ! A quoi cela rime-t-il ? Où est la vie dans tout ça ? Que sont ces émotions simulées ? Ce néant érigé en idole ? Ces railleries faites art de vivre ? Ces divertissements, cette fuite, ces pirouettes ? Retournons à l’extérieur, à notre extérieur natal… et qui nous fait si peur, pourtant… Ce n’est pas si laid, après tout… Je t’en prie, partons d’ici ! Trouve la sortie, et raccompagne-moi aux Vestiaires ! » Et, en un souffle suppliant : « Viens avec moi. Et allons voir la mer… » Alors, je retrouvai enfin ce que j’avais perdu. Non point dans les salles précédentes, ou au fond de l’escalier sans fin, mais bien plus tôt que tout cela… peut-être même avant les Vestiaires… au moment où j’avais reçu le carton d’invitation, et où je m’en étais réjoui… D’un pas décidé, et sans plus m’effrayer des oiseaux et du ciel, je me remis en marche vers la porte. La route avait soudain l’air plus courte dans le prisme de mon regard nouveau. Puis, derrière la porte, nous retrouvâmes enfin l’éternel couloir du domaine. A ma grande surprise, Clélia sautillait de joie. Elle semblait avoir absout l’architecte, malgré tous les tourments qu’il venait de lui faire subir. « Rendez-vous à la sortie des Vestiaires. » me glissa-t-elle. Et elle disparut, sans me laisser le temps d’opposer le moindre argument. J’étais fait.
« Le voila. Numéro cent quatre-vingt. » L’hôtesse me tendit une lourde malle, que j’emportai sur-le-champ dans l’une des cabines attenantes aux Vestiaires. J’ouvris la malle ; des yeux apeurés m’accueillirent ; je m’empressai de les rassurer. « Calme-toi. C’est moi, ne t’inquiète pas. Ils ne peuvent pas te voir. » Un jeune garçon d’une vingtaine d’années, complètement nu, déploya son corps recroquevillé, encore vibrant d’une angoisse incurable. « Nous allons y aller. - La réception était-elle à la hauteur de tes attentes ? - Je n’ai pas été déçu. De célestes créatures y avaient fait leur nid. - Et… As-tu trouvé… ? Demanda-t-il les yeux mouillés d’espoir. - Oui. » Il s’envola en un soupir songeur. « Parle-moi d’elle… Comment t’a-t-elle séduit ? Par ses beaux atours ? - Par ses beaux atours, bien sûr, mais surtout par sa voix et son esprit. Cette réponse te sied-elle ? - Tu sais bien que moi, je ne m’intéresse qu’à leur sourire. - Ces choses sont faites pour les vôtres ; elles ne sont pas de mon ressort… » lui répondis-je avec une note de regret. Il me regarda avec cette étrange expression de tendresse dont seuls ces êtres ont le secret. « Allons, ne la faisons pas attendre. » J’attrapai alors le garçon de ma poigne de velours noir. Je passai sa tête sous mon masque, enfilai ses mains dans mes gants, glissai ses jambes dans mes bottes. Un à un, je refermai mes boutons sur son torse. Ses battements de cœur chatouillaient ma parure, sa respiration déformait mes impeccables traits ; je sentais son souffle s’écouler par ma bouche et son regard percer de mes yeux. Il n’était pas simple de se mouvoir avec ce genre d’accoutrement. Je sentais ses jambes remplies d’orteils dans mes bottes, plus incommodantes qu’une centaine de petits cailloux. Ses articulations abracadabrantes, bien moins souples que nos morceaux d’étoffes, me donnaient l’impression de tituber. Nos mouvements disgracieux me faisaient un peu honte devant les arabesques aériennes des convives qui attendaient à l’entrée des Vestiaires. Voila pourquoi j’ôtais toujours le garçon en arrivant dans un domaine intérieur. Ce genre de tenue est fait pour les grands espaces. Les tissus charnels qui les composent ne respirent que devant les neiges éternelles, les mers en furie et les forêts séculaires. C’est devant le vertige de ces artifices que leur vitalité se réveille, tandis que la nôtre défaille. Je cherchais Clélia du regard ; elle sortait du Vestiaire des dames, la démarche hésitante, la tête légèrement baissée. M’apercevant, elle sursauta d’une grâce fragile, puis son masque de Biche vint se lover sur mes épaulettes. Le garçon agissait en moi comme une drogue ; je me sentais enivré d’un agréable sentiment de possession. C’était lui, à présent qui guidait mes gestes ; et l’étourneau malhabile et craintif se révélait d’une experte douceur. La jeune fille que Clélia avait revêtue menait sa danse d’une naïveté d’acier. Et nous, pauvres spectateurs, que pouvions-nous faire d’autre que cuirasser ces tendres de nos carapaces adoucies ? Tandis que l’extérieur nous engloutissait, son Porche dressé en un gouffre merveilleux, je me sentis disparaître dans un océan somnambule… © 2008 Gael |
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1 Review Added on February 5, 2008 Author
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